enquête : Les Gaullistes et l’argent

Au sens strict du mot, le général De Gaulle n’avait pas de programme. Il pensait que l’idéologie borne l’action politique dans des perspectives étroites. Aussi le Gaullisme apparaît-il même à ses propres partisans plus comme un « corps de pensée » flou. C’est un mode de conduite, une façon de voir les choses ; un regard sur la société, sur ses problèmes, sur les citoyens. Quelques grands principes assez vagues sont structurés autour de trois pôles : pour l’inspiration de droite, l’indépendance nationale et le respect des institutions ; pour les racines à gauche, la participation ouvrière dans le cadre capitaliste.
Il s’en est fallut de peu qu’avec la « Nouvelle Société » de Jacques Chaban-Delmas le Gaullisme fut enfin doté d’un vrai programme. Mais, par le biais du Pompidolisme, sous l’influence décisive de Pierre Juillet et Marie-France Garaud, les néo-Gaullistes ont revendiqué à leur seul profit l’héritage du Général, y compris dans ses lacunes idéologiques. Tout comme les Gaullistes historiques, ils ne se sont jamais montrés capables d’élaborer un projet complet, cohérent, solide. On ne cherche pas l’originalité, on se contente de quelques thèmes et de slogans percutants glanés ici et là, parfois pillés chez les adversaires. Dans leurs fondements, les partis qui se réclament du Gaullisme n’ont jamais été que des mouvements de cadres, de caciques, mobilisés au service non d’un corpus idéologique mais d’une seule personne. Tout individu ou tout clan susceptible de gêner cette marche en avant est considéré non seulement comme un importun, mais surtout comme un ennemi à écarter, dont la carrière politique doit être brisée. Aux limites du culte de la personnalité, la politique du mouvement se borne à la valorisation extrême du chef, hier le général De Gaulle ou Georges Pompidou, aujourd’hui Jacques Chirac. Entouré de son clan, soutenu par ses fidèles compagnons, le chef, le guide, est tendu vers la prise de pouvoir.
Cette personnalisation à outrance est devenue la base du Chiraquisme. Les deux dernières campagnes électorales ont été à cet égard caricaturales, puisque le programme de Chirac et de la majorité présidentielle a été polarisé autour de la personne de Jacques Chirac, sur le thème du « changement » sans jamais évoquer les terrains auxquels pourrait s’appliquer ce changement. Tout a été organisé dans le parti du chef, pour le chef. Et ce schéma se reproduit à tous les niveaux de l’organisation : tel est le cas de la désignation « à l’unanimité et à mains levées » de Philippe Séquin le 27 mai pour prendre la tête de liste des municipales à Paris. A Grenoble ou à Lyon, à Bordeaux les néo-Gaullistes ont reproduit ce modèle. Cette personnalisation à outrance a cependant une limite : le Chef est le seul habilité à diriger le parti, le gouvernement, la France. Mais il ne peut être tenu pour responsable de rien, et surtout pas des crimes et délits commis en son nom, avec son approbation, parfois selon ses directives. Le Chef est un incapable juridique. Les néo-Gaullistes n’ont jamais réussi à justifier cette position. Au contraire, ils tiennent pour un crime de lèse-majesté toute mise en cause.
Léon Blum l’observait déjà en son temps, il y a une incompatibilité d’humeur entre la démocratie et le général De Gaulle. Le domaine des idées est réservé aux communistes, aux Socialistes, aux Gauchistes, aux « istes ». Aux Marxistes en général.
Les néo-Gaullistes ont hérité du Général une défiance profonde à l’égard de la démocratie. En bons adeptes d’un pouvoir fort qui doit s’imposer par une bonne poigne, ils sont persuadés qu’un programme de gouvernement ne peut jamais remplacer la force de frappe des milliers d’affiches, des immenses meetings où l’on assène quelques slogans creux. A la démarche démocratique qui nécessite le recrutement massif de militants appelés à soutenir et à diffuser un tel programme, un vrai travail de terrain militant, ils préfèrent recourir à la propagande intensive, ce que l’on appelle du « marketing politique », très coûteux, très fascinant, mais pas toujours efficace : c’est pourquoi les néo-Gaullistes sont obsédés par le recherche des moyens matériels vitaux pour s’imposer, pour gagner. Pour gérer les affaires au jour le jour, sans perspective, il ne leur reste que la politique politicienne, pourtant vouée aux gémonies par le Général. Pour imposer à l’opinion ces personnages sans programme, afin de bâtir l’appareil indispensable pour atteindre ce but, contrairement à leurs dires les Chiraquiens démontrent en toutes occasions qu’ils ne se fient pas au processus démocratique, dont l’essence est de convaincre les électeurs de voter pour un programme politique. N’est-ce pas Philippe Séguin qui a défini sa ligne d’action, à propos de sa candidature à la Mairie de Paris : d’abord se faire élire, ensuite définir un programme.
La question de l’argent n’est pas contingente chez les néo-Gaullistes, elle a la priorité sur toutes les autres, elle est idéologique, elle fait partie intégrante du système.

Il a bien fallu trouver les moyens le plus souvent légaux, mais parfois illégaux, pour collecter les moyens nécessaires pour faire tourner cette machine de propagande. L’histoire du financement du parti est devenue le paradigme de l’histoire politique du parti, l’argent s’est substitué aux idées. Raconter la saga des finances du Gaullisme, et en particulier sous ses formes dégradées, le Pompidolisme et le Chiraquisme, revient à écrire son histoire tant les affaires d’argent épousent les méandres de la politique politicienne. Et cette histoire n’est même pas vue par le petit bout de la lorgnette : la plupart des grands événements trouvent leur explication dans des questions d’argent.
C’est dans ces termes crus que se pose la question des rapports entre les Gaullistes et l’argent. Comment ont-ils amassé leurs magots ? Quelles ont été les méthodes légales, ou illégales, qui ont permis de l’entretenir ? Quels ont été les personnages qui ont contribué à amasser ce trésor permettant aux Gaullistes de passer d’un modeste et marginal statut à celui d’un parti à vocation majoritaire, dirigé par le Président de la République, pur produit de ce système ? Par quels moyens ont-ils écarté les empêcheurs de collecter ?
La hantise financière a conduit les organisations d’inspiration gaulliste à s’enfoncer dans des ornières toujours plus profondes et boueuses, sans pour autant éviter la faillite depuis que les entreprises ne peuvent plus en tant que telles apporter leurs contributions aux fonds électoraux et aux budgets des partis.
Qu’ils l’admettent ou non, les Gaullistes et leurs successeurs portent la croix d’un péché originel fondamental. Ils se sont rêvés maréchaux de l’Empire, ils ont été des spéculateurs balzaciens. Ce sont eux et eux seuls qui ont introduit en France les pratiques de la corruption politique pour conquérir et conserver le pouvoir. C’est à partir de leur expérience que toutes les autres formations se sont lancées les unes après les autres dans la recherche effrénée de l’argent pour financer une action de plus en plus assoiffée de fonds. D’autant plus que le rendement effectif a toujours été faible, car nombre de collecteurs et d’opérateurs de la galaxie ont pris la très mauvaise habitude de détourner au passage la plus grande part des dons militants.
Pour la Présidentielle de 1988 et les législatives qui ont suivi, les dépenses électorales ont été frappées d’inflation délirante. L’affaire revient sur le tapis à partir de 1993, quand le R.P.R. est de nouveau aux affaires. Toujours dans les mêmes termes, selon les mêmes modalités : clandestinité, obscurité, triche.

Cette entreprise financière a duré plusieurs dizaines d’années. Elle est une grande réussite, puisqu’elle a été couronnée par l’élection de Jacques Chirac à la Présidence de la République sans que la moindre idée majeure et crédible ait été avancée pour convaincre les électeurs. Et un double échec, puisque les errements des Chiraquiens, imités d’ailleurs avec plus ou moins de bonheur par tous les autres partis, ont abouti à l’élaboration d’une législation très restrictive sur le financement des partis, et à la quasi faillite du RPR. Lequel, pour s’en sortir, a dû retomber dans l’illégalité des financements occultes.
Pour tenter d’établir ces faits, pour démêler l’écheveau des vérités et des rumeurs, il a fallu se lancer dans une véritable « chasse au … trésor », car, à quelques exceptions de temps près, pour l’essentiel la constitution et l’entretien du magot ont été entourés du plus grand secret car les Chiraquiens n’ont jamais travaillé au grand jour.

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