Les crimes d’ethnocides à petit feu se poursuivent

Pour expliquer la persistance de nombreux conflits à caractère « ethnique », j’émets l’hypothèse, qui est peut-être une évidence, que l’on ne comprend toujours pas le processus d’appropriation du sol par une ethnie dominante. On a cru que l’histoire récente nous avait enseigné la nécessité de la sagesse et de la paix dans les rapports de ce qu’il est convenu d’appeler les Nations. Un concept auquel je préfère celui de civilisations au sens strict du terme.

L’observation des évènements récents montre que la paix est loin d’être rétablie. Entre des crises de fièvre violente, la pression destructrice sur les petits peuples continue à s’exercer avec férocité. Une férocité qui n’est d’ailleurs pas toujours apparente. A qui la terre ? A celui qui la prend

Au 21° siècle, après tant de tragédies pour le contrôle de la terre, au sens du sol, socle de la Nation, la question ne devrait plus se poser. Du moins en Europe. Nous sommes censés avoir atteint un stade de civilisation tel qu’il n’y a plus lieu de se battre pour la terre. La terre pourrait être le bien de tous, le bien partagé par tous, en vue de nouveaux progrès, il y a désormais trop d’hommes sur terre pour qu’on puisse encore se permettre de se battre pour la maîtrise du sol. Il semble que la question soit réglée, de façon définitive.

L’appropriation du sol : le sol en tant que support de culture. Contrairement à une idée rebattue, l’appropriation privée ne va pas de soi, bien au contraire. La production agricole massive impose une mutualisation des moyens. 1 mètre carré de terre n’est rien sans tous les outils nécessaires à sa valorisation. Or un propriétaire particulier n’a jamais les moyens de mettre en œuvre seul tous ces outils, il faut recourir à des sociétés qui sont déjà des formes sophistiquées de propriété collective.

L’appropriation de l’eau : pour l’eau, même raisonnement. L’eau ne peut désormais plus être « produite » sans recours à des systèmes collectifs, sinon collectivisés, d’ampleur inégalée. Valorisation des bassins, des fleuves, des baies. Les barrages.

L’appropriation des ressources économiques, naturelles, superstsructurelles. L’industrie, qui est désormais principalement le tourisme et tous ses outils, et tous ses dérivés.

L’appropriation forcée

Au plan historique, une Histoire qui se déroule depuis des dizaines de millénaires, le phénomène fondamental reste l’appropriation forcée des terres, d’un pays, au détriment de la civilisation qui s’y est développée.

En vérité, contrairement à une vision idyllique de l’histoire, l’appropriation du sol a toujours été le résultat d’âpres combats entre les envahisseurs dominants et les envahis qui se défendent plus ou moins mal, plus ou moins longtemps.

Naguère, et jusqu’il y a peu de décennies ces guerres de territoires se sont déroulées dans la violence, provoquant des millions de morts. Ne serait-ce que par application du principe de « nettoyage ethnique » : il paraît que deux civilisations ne peuvent cohabiter très longtemps. La plus faible doit être combattue jusqu’à disparaître totalement.

Dans l’Histoire, une multitude d’exemples. Les « invasions dites barbares » qui ont balayé les ethnies présentes en Europe. Les grandes conquêtes – reconquêtes ? – entreprises par les Croisés au Proche Orient au nom de la Foi chrétienne. L’invasion et la colonisation des Amériques, au détriment des populations indiennes, notamment du Mexique. Les grandes entreprises de colonisations physiques du 19° siècle, Inde non comprise. Réussite en Indochine, échec en Chine. Réussite absolue en Amérique du Nord : le résultat le plus clair de la conquête de l’Ouest a été l’éviction par la force des tribus indiennes. Plus près de nous, le grand dessein nazi a été fondé sur l’éradication radicale des populations juives d’Europe. Et, encore moins loin, il y a moins de quinze ans, les « nettoyages ethniques » menés par les Serbes pour rétablir la suprématie de l’ethnie serbe. Sans parler de la poussée continue des Hans, les Chinois fondamentaux, sur les ethnies périphériques de l’empire. Une poussée qui du Tibet à la Mongolie en passant par les minorités turkmènes, se poursuit avec la violence que l’on sait.

Les plus souvent, les invasions ne se sont pas traduites par un quelconque impérialisme, c’est-à-dire la mise sous tutelle des Autres, mais bien par la destruction. Par le fer et par le feu.

C’est la loi immuable du dominant qui s’impose au dominé. Même si depuis peu de temps ( au regard de l’histoire de l’humanité), le cortège des Nations peut laisser croire que les petits seront défendus contre les plus grands.

Laisser croire, car il n’en est rien. Les siècles ont été ponctués par des génocides causés par « l’impérieuse nécessité » de chasser l’autre.

Dans les temps barbares, on ne s’embarrassait guère de justification morale. On prenait, on tuait, on dégageait le terrain sans autre explication.

Dans ces temps anciens, les seuls « civilisés » ont été les Romains et les Britanniques, les Turcs dans une moindre mesure, et en phase finale : Romains ou Britanniques, les Impériaux imposaient leur loi sans toucher aux ethnies, seulement appelées à rejoindre l’idéologie dominante.

De façon assez étonnante, on constate d’ailleurs que les Empires fondés sur l’idéologie se sont révélés moins assoiffés d’ethnocide. Pour l’Empire immatériel du Catholicisme, c’est évident. Aussi épouvantables eussent-elles été, les guerres de religion n’ont jamais eu pour objectif la destruction des ethnies. Au pire la conversion plus ou moins forcée.

D’une certaine manière, on peut le démontrer également pour l’Union soviétique : Staline, principal fondateur de cet empire dans la droite ligne du tsarisme, peut apparaître comme le grand protecteur des minorités ethniques. Sans oublier les 70 millions de mots imputés au Stalinisme. Sans oublier les persécutions cotre les Caucasiens, les massacres subis par les Cosaques. Les Soviets de Staline se sont bien livrés à de grands massacres, mais au nom du Peuple, pour éliminer les ennemis du peuple, apparemment sans tenir compte de leur appartenance ethnique. Et pour cause : Staline et Beria appartenaient à une minorité déjà très faible à cette époque, les Géorgiens. Avant d’aller plus loin, il y a lieu de rappeler l’exemple pour le moins surprenant de l’Inde : héritière du Royaume Uni, divisée par la férocité d’une guerre de religions lors de l’Indépendance, l’Inde n’en reste pas moins une énorme entité. Nationale ? Probablement pas. Linguistique ? Non plus, les langues parlées en Indes se comptent par centaines pour plus d’Un milliard d’habitants. Bizarrement la seule langue vernaculaire est l’anglais, celle de l’envahisseur britanniques.

Le prétexte idéologique

Et pourtant, on doit bien parler d’idéologie quand on cherche les motifs et le moteur des ethnocides. Depuis longtemps, depuis des siècles, même quand les actions étaient menées par la force, on s’est toujours cru obligé de les justifier.

Pour que l’on comprenne bien pourquoi l’on s’en prenait à telle ethnie, il fallait « criminaliser » la civilisation de cette population. Accumuler les preuves pour établir que ces barbares affreux ne méritaient pas d’occuper, de gérer, de dominer les territoires dont ils s’étaient attribués la possession. De sont les Croisés massacrant les Musulmans, les Juifs et les Chrétiens du Proche-Orient au nom de la Croix brandie et affichée en toutes circonstances. Ce sont les Inquisiteurs francs lancés à la reconquête du royaume musulman d’Andalousie, sous le prétexte que les musulmans au pouvoir oppressaient et massacraient les Chrétiens. Ce sont les Inquisiteurs des siècles suivant qui ont élaboré la légende des Indiens d’Amérique multipliant les sacrifices humains. Ce sont les WASP américains se croyant dépositaires d’une mission civilisatrice pour légitimer le vol des terres, des terrains de chasse. Ce sont les Français et le roi des Belges qui du 19° et du 20° siècle, arguant là aussi d’une mission civilisatrice incontournable pour justifier leurs conquêtes territoriales, massacres et tragédies à la clé. Parmi les grands crimes historiques commis au nom de cette idéologie, le sac du Palais d’Eté à Pékin, et le destruction des monuments impériaux de Hué en Indochine. Le pillage des sites funéraires dans les îles du Pacifique.

C’est loin ? Pas tant que ça. Le mythe de la Mafia sicilienne a été développé par l’Etat centralisateur italien pour criminaliser la civilisation de cette île, coupable par définition puisqu’elle relevait du système mafieux. Ce processus a d’ailleurs eu tant de succès qu’il est systématiquement utilisé pour qualifier toute tentative organisée de défense d’un territoire contre les prétentions des envahisseurs. On oublie toujours qu’à l’origine les « bandits mafieux » étaient avant tout des hommes combattant une domination centrale qui prétendait détruire leur pays, leurs civilisations, leurs structures sociales.

Ce facteur est aggravé par le recours fréquent à la violence des petites entités ethniques pour imposer leurs points de vue sur la place publique. Pourquoi la violence ? C’est une illustration de la théorie du conflit dissymétrique : toute entité faible ne peut que recourir à la violence face à un adversaire qui applique sans état d’âme la violence légitime régalienne. Comme le plus fort a raison, il impose sa violence d’Etat au petit qui entend lui résister. Le petit réplique par la violence à caractère individuel que l’on appelle terrorisme. La violence du petit est par définition illégitime, par conséquent elle doit être condamnable et condamnée par définition.

Le cas basque est à cet égard particulièrement éclairant : pourquoi l’ETA a-t-elle persisté dans la voie de la violence alors que en principe le principal motif de recours à la violence avait disparu en raison de l’effondrement subi par le franquisme ?

La réponse est assez simple, sinon simpliste : les Basques vous démontreront que le Franquisme n’a été qu’une étape dans la lutte sans merci menée par la civilisation espagnole contre la civilisation basque. Dont l’aire n’a cessé de rétrécir au cours des siècles laissant présager une disparition pure et simple de la civilisation basque, et de la langue basque qui en est le caractère fondamental.

Avant Franco les Basques ont été persécutés, privés de leurs terres, contraints d’exiler en masse en Amérique du Sud et du centre, perdant par la même occasion leur enracinement.

Le rôle de l’icône

Pour être très franc, je vous délivre mon raisonnement à l’envers. Pour comprendre, je suis parti d’un événement minuscule au regard de l’histoire : le procès intenté à Yvan Colonna, le petit Corse.

En février et mars dernier, tout au long des audiences de ce procès je n’ai cessé de me questionner sur les motifs de l’acharnement manifesté par la Justice française contre ce petit bonhomme certes plutôt arrogant, mais contre lequel les charges criminelles accumulées sont bien faible. Pourquoi s’entêter à vouloir condamner un bonhomme qui n’en peut mais, qui, très probablement, n’a participé à aucune des actions qui lui sont reprochées. Pourquoi ?

Je vous propose une hypothèse, qui, bien sûr, vaut ce qu’elle vaut. A force de taper dessus,les juges français ont fini par transformer  Colonna en icône. L’icône d’une civilisation que l’on entend criminaliser de fond en comble pour mieux justifier l’invasion progressive de l’île par les « non Corses ».

C’est urgent, comme toujours. Aujourd’hui les Corses au sens de la civilisation corse deviennent minoritaires, ils représentent probablement moins de la population. Mais ceux qui subsistent, ceux qui entendent s’accrocher, sont de fieffés emmerdeurs. Vous pensez, ils posent des bombes au lieu d’accepter la férule de la population dominante. D’ailleurs, ils sont tous gangsters, le film « Le Prophète » vient de nous le rappeler opportunément.Quand ils ne sont pas gangsters, ce sont des fainéants, des quémandeurs qui ne rêvent que de vivre de pensions versées par les contribuables français.

Juste un mot pour rappeler que les Corses ont pris une part très considérable à la construction de cet Empire français dont nous étions naguères si imbus.

Aujourd’hui ce petit peuple gène. Comme gênent tous les petits peuples chassés de chez eux par les envahisseurs dominants. Indiens Yanomanis d’Amérique, Inuits, Boschimanes d’Afrique du Sud, kanaks et mélanésiens du Pacifique, Corses, même destin. Il leur faut disparaître, même pas espérer de survivre.

Pour justifier cette disparitions la Civilisation universelle française reprend les bonnes vieilles méthodes qui ont si bien réussi avec les Bretons, les Cathares, les Occitans, les Provençaux : il faut et il suffit que la civilisation qui doit disparaître soit tenue pour criminelle. Elle ne doit pas mériter d’occuper d’aussi belles terres.

C’est vrai, la Corse serait si belle s’il n’y avait pas les Corses. Sous entendu les terroristes et les gangsters corses.

Colonna est l’icône de ce petit peuple. Donc qu’importe qu’il soit coupable ou non, il doit être condamné à tout prix. Et, à travers lui, c’est la Corse qui est condamnée. Et tous ceux qui minoritaires désirent survivre.

5 Réponses to “Les crimes d’ethnocides à petit feu se poursuivent”

  1. marie-ange Marie Says:

    Tout d’abord, je voulais vous faire part d’une analyse intéressante d’Anne Querrien du problème tchétchène:  » Il s’agit d’une opposition entre deux systèmes anthropologiques: l’un de petite taille mais puissant en intensité- le tchéchène- l’autre, mastodonte mais impuissant à constituer un peuple sans l’unifier- le russe »
    Cette analyse pourrait s’appliquer à nombre des exemples cités dans votre étude.
    D’autre part, je me permets de réagir au qualificatif d' »arrogant », que vous avez employé pour décrire Yvan Colonna; il faudrait simplement se rappeler que cet homme a vécu des conditions de détention exceptionnelles: plus d’un an d’isolement, refus de permis de visite même pour ses proches pendant plus de 20mois, conditions d’extraction de sa prison dénoncées par ses avocats comme « injustifiables et inacceptables »:port de menottes dans le dos, port d’un gilet pare balles, d’une cagoule et de lunettes spéciales le rendant aveugle…Dans quel but si ce n’est l’humilation?
    Alors, je pense que ce n’est pas tant de l’arrogance que vous avez lue sur son visage que de la fierté, la seule chose qu’on n’a pas pu lui oter.
    Amicalement,

  2. phmadelin Says:

    L’adjectif « arrogant » est celui appliqué par les personnes extérieures au groupe Colonna. Je ne partage pas ce jugement.

  3. CHRISTINA BIANCA TRONCIA Says:

    Vous avez tout compris cher Philippe !
    Je tiens à vous en remercier même si, dans votre liste, vous avez oublié le peuple sarde (habitants de l’île de Sardaigne, bien sûr, je tiens à le préciser au vu de cette éternelle question que l’on me pose encore et toujours : »Mais ? où se trouve La Sardaigne ? » ou encore : » La Sardaigne ? Connais pas ! Ca se trouve où ? Etc. etc.  » !
    Pour conclure, un extrait de mon ode à Yvan Colonna :

    « Ils veulent te tuer mon frère !

    Ils veulent assassiner ton père !

    Ils veulent que ton regard si droit

    Soit aveuglé de désarroi !

    Mais restes digne, fort et fier !

    Conserves ton âme pure, mon frère !

    Ils ne pourront jamais te voler

    L’amour de ton Ile de Beauté ! »

    C’est en même temps un message que j’envoie à tous les corses et sardes, mais aussi à tous ceux à qui on fait subir tant d’affronts dans le but de les faire plier à leur bon vouloir !

  4. phmadelin Says:

    Je ne peux pas avoir oublié les Sardes puisque cette réflexion est partie de votre intervention.

  5. Tita Says:

    Je serais assez d’accord. Non, en fait, je suis d’accord à une nuance près : Les Romains n’étaient pas plus civilisés que les barbares. Ils voulaient juste le croire pour oser / justifier de conquérir et de dominer.

    Avez-vous vu la colonne Trajanne ? C’est un hymne au massacre (son massacre — voire génocides– des Daces pour avoir leur or). Quant à César, il se vantait d’avoir fait périr d’une manière ou d’une autre 10% de la population gauloise. Quant aux barbares, reste à voir qui était barbare ? Les Romains qui avait le droit d’abandonner un enfant à la décharge ou les Gaulois qui assistaient les vieux, les malades et les enfants ?… sans parler de la place de la femme celte bien plus enviable que celle de la romaine.
    Les Romains ont commencé à assimiler les peuples surtout pour s’en servir de bouclier ou de troupes. C’était le principe des fédérés. Cependant, ces fédérés étaient souvent très mal traités. Certains goths en étaient réduit à vendre leurs enfants pour s’acheter de la nourriture (de la nourriture pour chien). Alors un chef goth, un certain Alaric, décida d’aller réclamer son dû (sa paie) auprès de l’empereur à Rome. Comme l’empereur refusa, Alaric se servit lui-même. Ainsi fut fait le sac de Rome… présenté comme la fin du monde. Pourtant sans massacre de la population par les Goths.

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