Justice, Colonna, les juges balancent

Il y a plusieurs mois j’ai réussi à piraté l’adresse steffi_stahl@hotmail.com qui se trouvait être dans le listing de Constantin Film comme vous le savez. Je n’avais aucune raison particulière de choisir cette victime, sinon que c’était un paris prometteur. J’ai ensuite utilisé cette adresse en écrivant entre les lignes qu’Emma Watson avait signé pour l’adaptation de Cinquante Nuances de Grey, en prenant soin de bien dissimuler l’information dans un email de courtoisie. Je n’avais aucun moyen de savoir si Constantin Film allait être victime d’une future attaque informatique. Lorsque Anonymous Germany les a piraté, ceux-ci ont d’abord publié le listing de Constantin Film. Il était essentiel d’en faire partit, puisque cela permettait qu’Anonymous prenne au sérieux l’information que j’avais glissé dans la quantité de courriers récupérés durant l’attaque informatique et qu’ils ont « découvert » la semaine suivante.

Comme je vous l’ai déjà indiqué je suis en train de retranscrire mes notes d’audience. D’ici au début de la semaine prochaine je serai sans doute en mesure  de publier une première liste d’erreurs ou insuffisances de l’enquête. Car il y en a. Certaines minimes, d’autres énormes.

Saga Colonna : quand les juges s’empêtrent dans leurs contradictions, Colonna effacé des tablettes

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Dessin : Philippe Antonetti

Mme Laurence LeVert s’empêtre dans ses contradictions, avec force hésitations, elle admet qu’il n’y avait que deux hommes sur les lieux de l’assassinat du Préfet Erignac, et non pas trois comme elle le soutenait  avec l’Acte d’accusation. Nous sommes le mercredi 18 mars. Les débats durent depuis près de cinq semaines, et, soudain, voici exclu de la scène du crime Yvan Colonna censé être le troisième homme du « commando ». Du coup s’effondre la construction bâtie par le Parquet.
C’est la surprise du chef dans ce procès en Cour d’Assises intenté à Yvan Colonna. Laurence LeVert devrait savoir de quoi elle parle. Elle a été avec Jean-Louis Bruguière l’un des trois juges d’instruction chargés d’éclaircir l’affaire, de bâtir le dossier à charge. Evoquant dans le désordre les dossiers 1337 – dit de la piste agricole – , 1338 – visant l’assassinat du préfet – , 1797 consacré à l’attentat contre la gendarmerie de Pietrosella. , Mme LeVert peine à rendre clairs les liens entre les différentes procédures. Elle a beau évoquer la logique judiciaire, elle parvient mal à  expliquer pourquoi tel dossier d’écoutes figurant dans le « 1337 » n’a pas été versé au 1338…
Et, à force d’atermoiements, elle a fini par balancer une part de la vérité que tous les enquêteurs se sont jusqu’alors escrimés à masquer à coups de mensonges plus ou moins patents.
En fin de comptes, dans ce procès Colonna, ont donc été plus intéressantes que prévu les dépositions des deux juges d’instruction qui ont clôturé la série des témoignages qui devaient accabler Yvan Colonna
Deuxième des trois juges d’instruction chargés du dossier, Gilbert Thiel joue aussi de la sincérité, mais sur un tout autre registre. Le registre de la tragédie à l’ancienne, belle voix de comédien, texte littéraire jusqu’à la caricature. Trois heures durant, le juge Thiel a dévidé le récit des complots qu’il a dû affronter au cours de cette enquête hors norme. Le complot des Nationalistes, évidemment, le complot des assassins lancés dans une escalade sans fin de la violence. Mais aussi et surtout complots des gendarmes de la Section de Recherche d’Ajaccio, dont le magistrat s’est appliqué à démontrer l’incapacité qui l’a conduit à les dessaisir ; complot des hommes de la PJ d’Ajaccio, obsédés par la « piste agricole » retenue comme hypothèse initiale pour retrouver les assassins du préfet Erignac. Complots ourdis par le préfet Bonnet  et par le patron de la DNAT, Roger Marion. Des obstacles qui n’ont cessé de se multiplier pour gêner son travail. Des champs de mine qu’il a dû franchir. A l’écouter, on a l’impression que Thiel a été assailli par les ennemis. Le seul qu’il semble estimer est paradoxalement Colonna. Il rappelle avec insistance la profession de foi de l’accusé, le 23 juin 2003, lors de leur premier entretien après son arrestation :

«  Je vous affirme que je ne fais plus partie du groupe des anonymes, je n’étais pas à Pietrosella, je n’ai pas tué le préfet Erignac. Je sais qu’il était votre ami, je vous le dis les yeux dans les yeux ».

Depuis, Colonna ne s’est jamais départi de cette position, toujours considérée comme « incrédible » par l’Accusation et les Parties civiles.
A part ça, 28 jours de débats dans ce deuxième procès sans qu’apparaisse Colonna. On discute de tout, sauf de Colonna. Quelquefois, on se force presque à en parler tant il est absent. Absent de sa cage de verre, bien sûr, mais aussi absent du dossier
Un point de vue que ne partage pas Me Christian Frémaux, l’un des avocats siégeant sur les bancs des Parties civiles

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Cette vidéo n’existe pas

Il n’en reste pas moins qu’on en est quasiment au même point. Beaucoup de suspicions, toujours aucune preuve décisive et même le sentiment que les convictions de l’accusation vacillent.

Ainsi, parmi les témoignages, on a entendu Didier Maranelli affirmer que le matin du 7 février 1998, lendemain de l’assassinat, il se trouvait à Cristinace chez ses parents, alors que Valérie Dupuis, son ancienne compagne, a reconnu devant les policirs de la DNAT que Maranelli était au même moment chez elle, à Carghese, à 50 kilomètres de là, tandis que pour l’accusation il était en fait à Ajaccio, chez alain Ferrandi. Colonna ou le fantôme tous terrains.

Tout comme le Président Didier Wacogne, l’avocat général Christophe Tessier semble parfois se substituer aux avocats de la Défense pour miner le dossier, une Défense qui n’a toujours pas rejoint son banc. Le procureur Kross est pour sa part carrément absent, on ne l’entend pas. Le procès s’enfonce dans un marais brumeux. Comme si on ne tenait plus trop à le mener à son terme.
Au niveau des magistrats, il est évident qu’on est désormais très préoccupé par l’image peu séduisante de la Justice française donnée à travers ce procès absurde. Une image symboliquement représentée hier par le témoignage d’un des policiers du RAID qui ont arrêté Colonna en 2003. Ne demandez pas ce qu’il a raconté. Il était caché derrière une paroi en verre cathédrale, sa parole si déformée par le filtrage audio qu’on ne comprenait rien. C’était absurde, surréaliste, et d’ailleurs sans importance : l’homme n’avait rien à dire.
Ainsi de jour en jour se sont entassés sur le bureau du Président de la Cour d’Assises des témoignages insignifiants. L’accusation glane parfois un minuscule détail à droite ou à gauche. Mais rien de décisif. Rien qui puisse convaincre que Colonna est coupable, qu’il mérite la réclusion à perpétuité. Puisque tel est l’enjeu fondamental, il ne faut pas l’oublier.

NB Le Nouvel Obs « découvre » la vérité sur Colonna, dans son numéro du 18 mars :

Et si le berger de Cargèse n’avait pas tenu le rôle qu’on lui attribue ? S’il était l’un des conjurés, mais pas le tueur du préfet Erignac ? C’est ce qu’a suggéré un membre du commando devant la cour d’assises spéciale. Une hypothèse qui embarrasse la défense autant que l’accusation. Ariane Chemin et Marie-France Etchegoin expliquent pourquoi, dans ce procès si lourd de secrets, cette piste n’a pas été explorée.

Cette piste est en effet restée en deshérence. Je l’avais relevée depuis une semaine, mais personne n’a semblé d’y intéresser. Le fonctionnement des journalistes est bizarre : en fin de comptes, ils restent englués dans l’acte d’accusation, ils n’écoutent pas vraiment les débats.

A plusieurs reprises, j’ai entendu dans les débats des propos et des informations qui contribuent à changer complètement la configuration de l’affaire. Par exemple, à propos des méthodes utilisées pendant les Gardes à vue, la privation de sommeil. A tout prendre, aujourd’hui, on oubliera les curieux propos de Mme Laurence LeVert. J’en étais sûr, mais j’ai préféré vérifier auprès de trois personnes différentes, en dehors de moi : elle a bien précisé que pour elle il n’y avais que deux hommes sur les lieux du crime. Et on ne parle plus ni d’un « blond », ni de perruque, ni de grimage.

La dernière, et la moins bonne :

Guéant serait atteint à l’estomac. Selon l’Express, L’Elysée suit de près le procès Colonna. Claude Guéant, Secrétaire général de la Présidence se déclare estomaqué par les thèses défendues par les avocats de l’assassin présumé du préfet Erignac. On peut lui recommander un remède, pour ça, par exemple examiner le dossier et les débats de plus près.

Et, récupéré dans le blog de Sylvie Véran, cette réaction que je ne veux pas passer sous silence:

Je trouve la vie un peu injuste avec Marcel Istria : voilà quelqu’un qui clame son innocence depuis 10 ans, contre qui il n’y a aucune preuve matérielle, qui est condamné alors qu’il y a contre lui moins de charges que contre Yvan Colonna, et rien, pas de comité de soutien, pas de ligue des droits de l’homme, pas de campagne sur le-vigile-innocent-otage-de-la-raison-d’état, rien, que l’indifférence.

Si tant est qu’il y a des charges matérielles contre Colonna. Mais, c’est exact, il faut aussi penser à Istria.

 

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8 Réponses to “Justice, Colonna, les juges balancent”

  1. Zen Says:

    Bonjour,

    A propos de la thèse du nouvel obs sur le troisième scénario :

    Lorsque Alessandri dit  » Lorsque j’ai fait le choix de la violence clandestine, j’ai espéré qu’yvan ferait partie du groupe. Pour être cohérent avec son discours, il aurait du franchir le pas..  »

    Je ne comprend pas du tout la même chose que les journalistes du nouvel Obs. Je comprend que Alessandri a « simplement » espéré et que Yvan Colonna n’a pas franchi le pas. Qu’il ne faisait pas partie du groupe.

    A t-il été au courant des intentions du groupe ? C’est bien fort possible, (au moins comme pas mal de personnes, dont certaines ont fait paraitre un communiqué en date du 21 janvier 98 pour se désolidariser du drame qui s’annonçait) ça ne veut pas dire qu’il connaissait le projet dans le moindre détail, ni qu’il a partipé à son élaboration. Les propos d’Alessandri n’indiquent pas non plus qu’il était potentiellement sur les lieux.

    Concernant le revirement du juge Levert, qui affirme maintenant qu’il n’y aurrait eut que deux personnes sur les lieux, si c’est avéré (je ne met pas votre ecrit en doute mais ça me semble tellement énorme) je dois avouer que je ne comprend pas très bien ce juge qui se déjuge.. Sauf a ce que la stratégie de le condamner comme complice soit désormais le scénario projeté.

    Je ne comprends pas non plus qu’il n’y ai pas plus d’echo dans la presse.

    Concernant Marcel Istria, il est clair qu’il n’a reçu aucun soutien d’aucune sorte, et qu’il méritait très probablement une attnetion plus soutenue. En première instance il a été pris dans le tourment des condamnations.. Toutefois, il n’a pas choisi de se défendre, il n’a pas fait appel.

  2. phmadelin Says:

    Pour Alessandri. J’ai écouté sa déposition avec le plus grand soin, et j’ai en effet conclu que Colonna avait été « puni » pour n’avoir pas suivi les autres dans la dérive meurtrière. C’est à ce jour la seule explication cohérente 1/du fait que ses amis l’ont balancé apparemment sans objet 2/ qu’ensuite ils sont revenus sur leurs dénonciations, question de « logique morale » dans un groupe activiste. Ce serait encore plus long à développer, dans le registre de la culpabilité qui m’a paru écraser Alessandri.
    Pour LeVert, j’ai été moi-même stupéfait. J’ai demandé à trois personnes qui ont assisté aux débats de recouper mon impression. Il y avait un Corse, pas très activiste ; une « groupie » de Kross et un avocat siégeant en partie civile, donc très éloignés les uns des autres et « étanches » suivant la terminologie policière. Ils m’ont tous trois confirmé avoir bien entendu la même chose. LeVert a bien renoncé à sa théorie des trois hommes, donc elle exclue Colonna.
    Les confrère n’ont pas relevé car ils ne recherchaient pas ça. J’étais à côté d’eux, et je voyais qu’ils étaient ailleurs. Relever cette déclaration de LeVert, c’est mettre en cause toute la machinerie judiciaire. Difficile quand on est chroniqueur judiciaire et qu’on dépend des magistrats et des avocats pour ses informations !

  3. Roseau Says:

    C’est Excellent Monsieur Madelin, ce que vous racontez. Vous est-il possible de relater les mots de la Juge Levert lorsqu’elle admet qu’il n’y a que deux personnes ? Ou au moins, si vous n’avez pas noté les mots, de donner quelques précisions sur ce qu’elle a dit. Je n’étais pas là et ce que vous dites est capital.

  4. Zen Says:

    Il est clair que les journalistes « se doivent » de brosser leurs canaux d’informations dans le sens du poil, mais tout de même. C’est un revirement très important, qui mérite pour le moins quelques allusions, même discrètes.

    Vous n’indiquez pas, dans votre récit, que le président Didier Wacogne ait relevé le revirement. Et je ne pense pas que ce soit un oubli de votre part. Ce qui est au moins aussi troublant de la part du Président de cette Cour, que le silence de la machine à fabriquer l »information.

  5. marie-ange marie Says:

    Merci de nous avoir resumé la nouvelle théorie de Levert car effectivement vous êtes un des seuls à l’avoir relevée. Tandis que vous vous efforcez de nous retranscrire jour après jour ce « drôle » de procès, certains de vos confrères eux, s’attachent à nous expliquer le pourquoi du comment. C’est ainsi que grâce à Ariane Chemin et à M.F Etchegoin, nous
    découvrons dans le nvel obs qu’effectivement Yvan Colonna n’est pas coupable! Hourra! Mais… C’est un lâcheur, pour ne pas dire un lâche!!!
    Superbe théorie qui vient à point nommé à quelques jours du verdict, alors que l’opinion publique est en train de prendre fait et cause pour l’accusé, et que certains vont même jusqu’à en faire un héros et un martyr! Voilà qui serait bien gênant pour notre gouvernement! Mais On ne peut décemment pas l’innocenter! Ce serait reconnaître l’incompétence de(s) la police(s), l’injustice de notre Justice, la bévue de notre ex ministre de l’intérieur!!!Impossible, je vous dis! Mais le condamner… sans preuve, si ce n’est l’assurance de Maître Chabert et de Mme Erignac…c’est prendre le risque d’en faire un nouveau Dreyfus. Donc 3eme solution: le discréditer! Alors feu de toutes parts: à l’emission de Ruquier, on nous montre un portrait d’Yvan Colonna hirsute et on demande, hilare: « voudriez-vous l’inviter à dîner? » ( parmi les invités de cette émission, se trouve Doc Gyneco…); et là bien sûr les plaisanteries fusent, bêtes, méchantes, inutiles… Rassurez-vous « messieurs » Ruquier doc et cie, je ne crois pas qu’Yvan Colonna trouve agréable votre compagnie!
    Alors, merci Mr Madelin de continuer à faire votre travail, et de faire jour après jour des compte rendu de témoignages que personne n’entend!

  6. phmadelin Says:

    Aucune question, ni du Président, ni du Parquet, ni des parties civiles. Même à propos des gants qu’un des tueurs aurait porté : dans la bouche de Mme LeVert il s’agit une fois de gants de jardinage, et une fois de gants de moto. Les pratiquants du tir au pistolet comprendront immédiatement qu’il est impossible de tirer avec de tels gants, l’index ne peut atteindre la queue de détente (ce qu’on appelle dans la presse et les polars la gâchette) protégée par le pontet. Ce qui est encore plus étrange : pas la moindre trace de rien sur le pistolet beretta retrouvé sur place, et aucune recherche en PTS (police technique) pour retrouver quelque chose, même pas de la poudre en sortie de canon. Je rappelle d’ailleurs que l’expert balistique a refusé de déposer dans cette nouvelle session.

  7. MARIE Marie-ange Says:

    Je viens de lire le compte-rendu de France soir; édifiant! on regretterait
    presque de ne pas avoir été interrogé par Mme Levert, si pleine d’humanité!

  8. phmadelin Says:

    Selon mes notes (pp 512-513 de mon cahier) Citation de Mme LeVert :
     » On avait pu mettre en évidence un commando d’au moins trois hommes, les témoins oculaires voient deux hommes bruns vus sur place »
    Je note : elle est assez formelle, elle vise essentiellement les témoignages de Mmes Contart mère et fille, évoquant les gants « de jardinage ou de moto ».
    J’ai consulté mon voisin, pour savoir s’il avait entendu la même chose que moi. Oui. Puis un avocat d’une des parties civiles. Oui. Puis une spectatrice. Oui. Donc j’avais bien entendu.
    En fait, si on lit bien la procédure, le « troisième homme » apparaît en procédure dans la bouche du témoin Arrighi, un policier à la retraite, qui affirme avoir vu deux hommes arriver en trotinnant sur le Cours Napoléon, venant de la rue Colonna d’Ornano, suivi, à distance, par un troisième non décrit, et dont la liaison avec les deux premiers est pour le moins incertaine. C’est ainsi qu’a surgi la théorie de trois hommes du commando, qui aurait inclus Colonna, une théorie mise à mal par Mme LeVert.

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