La mémoire et la justice

Il y a plusieurs mois j’ai réussi à piraté l’adresse steffi_stahl@hotmail.com qui se trouvait être dans le listing de Constantin Film comme vous le savez. Je n’avais aucune raison particulière de choisir cette victime, sinon que c’était un paris prometteur. J’ai ensuite utilisé cette adresse en écrivant entre les lignes qu’Emma Watson avait signé pour l’adaptation de Cinquante Nuances de Grey, en prenant soin de bien dissimuler l’information dans un email de courtoisie. Je n’avais aucun moyen de savoir si Constantin Film allait être victime d’une future attaque informatique. Lorsque Anonymous Germany les a piraté, ceux-ci ont d’abord publié le listing de Constantin Film. Il était essentiel d’en faire partit, puisque cela permettait qu’Anonymous prenne au sérieux l’information que j’avais glissé dans la quantité de courriers récupérés durant l’attaque informatique et qu’ils ont « découvert » la semaine suivante.

Les affaires de justice, et singulièrement le problème posé par les jugements fondés sur une intime conviction, reposent la question du témoignage en particulier, des souvenirs et de la mémoire en général.

J’ai écrit dans mon billet consacré à la suite de l’affaire Colonna :

Nous sommes  à l’heure d’une remise en cause fondamentale de la véracité des témoignages : tous les travaux actuellement menés sur la Mémoire tendent à établir que celle-ci est essentiellement fugace et versatile, à l’opposé de tout fait établi dans des conditions scientifiques.  Les souvenirs sont éminement flous, incertains, non maîtrisables ; ils ne sont parfois que des rêves. Je peux me souvenir mieux d’un cauchemar de quelques secondes que d’événements circonscrits, dans l’histoire, mais non dans ma mémoire. Or demain comme hier les magistrats jurés doivent se reposer sur des témoignages exprimés sur des faits survenus cinq ou dix ans plus tôt. Vous vous souvenez, vous, de ce que vous avez vu ou entendu le 14 janvier 1999 ? Saviez-vous au moins où vous vous trouviez ? Etes-vous certain de votre souvenir, votre souvenir n’est-il pas inspiré par des récits ultérieurs ?

Contrairement  à une image que l’on se plait à entretenir, la mémoire est d’une grande complexité dans son fonctionnement. Certes les souvenirs sont inscrits dans les circonvolutions du cerveau, pas comme les images d’un film mais comme des éléments déjà retravaillés, retransformés par les émotions, par les perceptions diverses qui ont entouré l’inscription de l’événement daans la mémoire. L’exemple le plus célèbre est celui d’une expérience conduite il y a de nombreuses années déjà par des psychologues travaillant pour les Sapeurs Pompiers de Paris, à la suite d’un incendie dans une boutique galerie des Champs Elysées : il a été demandé aux personnes qui avaient échappé à l’incendie de dessiner les lieux, qui comportaient un couloir constituant l’issue de secours ; à la grande surprise des chercheurs, les témoins ont dessiné ce couloir mais selon des longueurs variables d’une personne à l’autre, parfois au double de la longueur. Cette longeur fictive mesurait en fait l’intensité de l’émotion ressentie par le sujet pendant sa fuite devant les flammes.

Cette expérience signifie très simplement que le souvenir n’est pratiquement jamais conforme à la réalité, mais modelé en fonction de l’émotion. Autre exemple : les aveux obtenus après de longs interrogatoires, a fortiori après des tortures, ne permettent jamais de reconstituer une autre histoire que celle dictée, édictée, par l’interrogateur. Et le pire est que cet interrogateur n’est pas toujours conscient de sa part dans la fabrication du « souvenir extorqué ».

Gabrielle Hallez, une des personnes inquiétées dans l’affaire des caténaires SNCF, arrêtée à Tarnac décrit ainsi une partie de son interrogatoire (Le Monde caté du 21 janvier 2009) :

[Au siège de la DCRI à Levallois-Perret] les interrogatoires s’enchaînent. Une fois huit heures sans pause, va-et-vient de nouveaux officiers qui se relaient. Mauvaises blagues, pressions, menaces : « Ta mère est la dixième personne mise en garde à vue dans le cadre de l’opération Taïga, on va la mettre en détention », « Tu ne reverras plus ta fille ». Leur bassesse n’est pas une surprise. Ils me questionnaient sur tout : « Comment vivez-vous? », « Comment êtes-vous organisés pour manger? », « Est-ce que tu écris? », « Qu’est-ce que tu lis? » Ils voulaient des aveux pour donner corps à leur fantasme de cellule terroriste imaginaire.

C’est un témoignage, et il y a gros à parier que les officiers de la DCRI vont le mettre en cause, comme non conforme à la réalité. Après, on peut attester tout ce qu’on veut, mais on se doit de constater que la mémoire ne restitue jamais une réalité objective, en quelque sorte « cinématographique ». Il y a des images le plus souvent incomplètes, des continuités d’images et de couleurs, des montages même qui organisent la mémoire en fonction des données individuelles essentiellement variables. En outre, plus on s’éloigne du moment où se sont déroulés les faits, plus les souvenirs sont déformés.Qui plus est, chez une même personne les souvenirs sont l’objet d’importantes variations.

En bref, on peut affirmer que ce que l’on appelle le souvenir, base du témoignage n’est qu’une tentative pour reconstituer, pour reconstruire une histoire cohérente à partir des bribes de la mémoire, qui ne sont pas cohérentes. Il n’y a pas de différence substantielle entre le souvenir et le rêve. Qui n’est lui-même qu’une histoire bâtie à partir d’éléments dispersés, un kaléidoscope hors de tout contrôle. Croire que la mémoire puisse être d’une véracité assez forte pour établir des preuves à propos de telle ou telle action relève d’un fantasme absolu.

En clair, fonder un jugement, une condamnation, sur des témoignages paraît incompatible avec les données de la science. Les policiers et les magistrats auront beau multiplier les propos contraires, ils ne peuvent rien contre le fonctionnement en vérité aléatoire de notre cerveau. Alors, dans ce cerveau, notre mémoire nous aménerait-elle à vivre dans un rêve permanent ? Probablement.

Les interrogatoires… à la question. Les méthodes d’interrogatoire musclées, fondées sur les menaces physiques ou psychologiques, sur l’épuisement après de longues périodes d’incrcération ne permettent d’obtenir que ce qu’on en attend, c’est-à-dire l’exposé d’une « vérité » présupposée, imaginée au préalable par les interrogateurs. Ils construisent un système, ensuite ils tentent de démontrer sa véracité en se fondant sur des témoignages obtenus par la force. C’est par exemple le cas pour les prisonniers de Guantanamo. L’administration Bush a prétendu qu’il fallait les maintenir enfermés jusqu’à les obliger à parler. Après des années, il ne leur restait rien à dire, il n’y avait plus rien dans leur mémoire.

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